Premiere Discussion: A la frontiere de Ago et Underdogs

J'agis donc je suis” : pourquoi le développement personnel est devenu du divertissement (et ce qu'il faut faire à la place)

Pour la première vidéo de la chaîne, je ne pouvais pas rêver meilleur invité que Kader. On a lancé notre première entreprise ensemble, on a lu les mêmes livres fondateurs, on a fait chacun une retraite Vipassana sur la recommandation de l'autre, et surtout : on n'est d'accord sur presque rien de la même façon. Cette conversation en deux parties part d'une punchline de philosophe, traverse l'amour, la liberté, Nietzsche, Tim Ferriss et la natation, et atterrit sur la devise qui résume toute la démarche de cette chaîne : Ago ergo sum, j'agis donc je suis.

Voici, aussi fidèlement que possible, l'essentiel de ce qui s'est dit.

Contre Descartes : j'agis donc je suis

Tout le monde connaît le « Cogito ergo sum » de Descartes : je pense donc je suis. Ma conviction, c'est que cette phrase ne nous sert plus. Penser prouve que tu es vivant, pas que tu es quelqu'un. On peut penser et rester un abruti. Ce qui te définit, c'est l'ensemble de tes actions. D'où la formule que j'ai retenue pour l'un des piliers de la chaîne : Ago ergo sum, j'agis donc je suis.

Kader a d'abord nuancé, en bon pratiquant de Vipassana : ce sont les pensées et les émotions qui poussent à l'action, donc tout part quand même de la réflexion. Mais il a fini par préférer ma version, pour une raison simple : seuls les actes produisent une différence dans le monde réel et te renvoient un retour concret. On pense énormément de choses qui ne se vérifient jamais.

Mon argument central est historique. À l'époque de Descartes, l'écart entre ce que les gens pensaient et ce qu'ils faisaient était minuscule : on agissait toute la journée, penser était le luxe. Aujourd'hui c'est l'inverse. Une énorme partie de la souffrance moderne vient précisément de ce gouffre entre ce que les gens pensent d'eux-mêmes et ce qu'ils font réellement. Dans leur tête, ils sont entrepreneurs, athlètes, écrivains. Dans leur agenda, il n'y a rien. Cet écart est l'endroit exact où loge l'anxiété contemporaine.

Le développement personnel, religion d'une société individualiste

Kader a posé d'entrée une thèse que je trouve très forte : le développement personnel est aux sociétés modernes ce que les rites étaient aux religions. De la même façon qu'on prouvait sa foi en pratiquant des rites, on pratique aujourd'hui le développement personnel pour être en accord avec le système de croyances de notre époque : l'individualisme, la liberté, le bonheur, l'épanouissement de soi. Nous vivons dans une société capitaliste et humaniste qui met l'être humain, et plus précisément l'individu, au centre de tout. Le développement personnel n'est que la traduction pratique de cette croyance.

Il suffit de remonter quelques siècles pour mesurer le basculement. Quand tu étais agriculteur, ton bonheur n'était pas un sujet. Ce qui comptait, c'était de rester dans ta famille et d'être valorisé par ton entourage. Personne ne se demandait s'il s'épanouissait. Mais dans une société qui te répète que tu es important, que tu peux tout faire, que l'abondance est à portée de main, il devient inévitable de te demander pourquoi tu galères et où est passé ton bien-être. La question du bonheur individuel est une invention récente, et le développement personnel est l'industrie qui a poussé dessus.

L'amour est-il l'opposé de la liberté ?

C'est le sujet que j'avais promis de traiter depuis un précédent podcast. Notre société met une emphase énorme sur deux choses à la fois : tout le monde doit être libre et heureux, et tout le monde doit être en couple, amoureux, en famille. Or je pense que c'est quasi impossible de maximiser les deux, parce que l'amour est l'une des formes les plus exigeantes d'engagement, et que tout engagement se fait par définition au détriment de ta liberté.

Kader a précisé le mécanisme. Nous avons érigé la liberté en vertu suprême, sans trop savoir ce qu'elle veut dire, mais en la liant à l'abondance : avoir plein d'options, pouvoir tout faire, tout devenir. L'amour, lui, ne dépend pas que de toi. Aimer quelqu'un, c'est par défaut s'inquiéter pour un autre que soi. Pour lui, le seul véritable pont entre l'amour et la liberté tient dans une citation de Nietzsche : la liberté, c'est la capacité à choisir ses chaînes. Le choix conscient de s'engager est le seul acte où les deux se rejoignent.

Le reste du temps, ces deux injonctions cohabitent en nous et créent ce que les psychologues appellent une dissonance cognitive. Nous sommes des êtres sociaux : passer du temps avec ses amis, travailler son couple, élever ses enfants, tout cela nous nourrit, c'est dans notre ADN. Et en même temps, nous sommes bombardés en permanence du message inverse : exprime-toi, explore ton potentiel, tu peux tout faire, tout dépend de toi. Si tout dépend de ta volonté, alors chaque manque devient ta faute. C'est une machine à frustration. Et vouloir des choses opposées est normal, c'est même la première chose qu'un psychologue vous apprend. Ce qui ne l'est pas, c'est l'intensité avec laquelle la société amplifie cette tension au point qu'il devient difficile de garder son intégrité mentale.

Kader a partagé une anecdote qui illustre le prix de cette course. Dans le monde de la start-up, à force de vouloir maximiser sa performance et son potentiel, il s'est retrouvé littéralement carencé en besoins humains, en connexion familiale. Quand nous avons vendu notre entreprise, lui et moi avons même eu du mal à nous reconnecter : nous ne savions parler que travail. Il nous a fallu du temps pour redevenir simplement amis. Et c'est cette amitié retrouvée qui nous fait aujourd'hui le plus de bien.

Tim Ferriss et le hamburger de la vie

Je lui avais envoyé un article où Tim Ferriss démonte le développement personnel. L'hôpital qui se moque de la charité : l'homme qui a bâti sa carrière sur le self-help le qualifie désormais de « masturbation intellectuelle sans fin », avec l'image du serpent qui se mord la queue. Son argument : si tu es obsédé par ta propre amélioration, tu ne seras par définition jamais satisfait, donc tu tournes en rond. Et pour remplacer la pyramide de Maslow, trop hiérarchique à son goût, il propose un « hamburger de la vie » : une vie satisfaisante est une affaire d'ingrédients réunis, le pain serait la santé, la viande les relations, et ainsi de suite.

Kader, qui aime pourtant la métaphore culinaire, a immédiatement pointé l'ironie : Ferriss refait exactement ce qu'il dénonce. Le reproche fait au développement personnel, c'est de vendre des recettes toutes faites. Et voilà que le critique en chef en propose une nouvelle, en décrétant pour tout le monde que les relations sont la viande du burger. Ces gourous qui critiquent le développement personnel ne savent tout simplement pas faire autre chose : leur critique est juste une nouvelle gamme de produits. Il y a désormais un dev perso des relations, un dev perso de la longévité, un dev perso des traumas, un dev perso de la masculinité, et tous passent leur temps à critiquer le dev perso de base.

Le fond du problème, c'est que l'importance des ingrédients est contextuelle. Ferriss a sacrifié ses relations pendant des décennies pour tout accomplir, donc aujourd'hui elles lui manquent et il en fait le centre de sa nouvelle philosophie. C'est de l'autobiographie déguisée en conseil universel. Car pour énormément de gens, c'est l'inverse : les relations sont l'obstacle. Quand tu vis dans un milieu très défavorisé, t'extraire de ton environnement est souvent le seul moyen de grimper. Et nous sommes bien placés pour le savoir : même nous, à un moment, nous avons dû mettre les relations de côté, sinon nous n'aurions jamais accompli ce que nous avons accompli. La viande des uns est la salade des autres. S'il avait simplement écrit « pour moi, à ce moment de ma vie, les relations sont la viande », tout aurait été juste. C'est l'universalisation qui est le mensonge.

Padel contre tennis : la punchline de Julia de Funès

La deuxième partie de la conversation partait d'une vidéo de la philosophe Julia de Funès, avec une punchline que je trouvais exceptionnelle : le développement personnel est à la philosophie ce que le padel est au tennis. Un plaisir facile contre un plaisir exigeant. Le padel ne transforme pas les corps parce qu'il n'exige rien, et le développement personnel ne transformerait pas les gens pour la même raison.

J'adorais la formule. Kader l'a démontée. Pour lui, elle est fausse, et le biais de Julia de Funès est d'avoir créé une hiérarchie entre philosophie et développement personnel en comparant le pire cliché du second à la version la plus exigeante de la première. Dire que le développement personnel ne transforme pas les gens est tout simplement faux : une retraite Vipassana (dix jours de silence, cent heures de méditation, sans parler, lire, écrire ni aucune nouvelle du monde extérieur) est une pratique de développement personnel, et elle transforme. Les principes de Stephen Covey, pris au sérieux, transforment. À l'inverse, les livres de vulgarisation philosophique ne transforment personne non plus.

Sa vraie thèse, que je trouve plus précise que celle de la philosophe : le problème n'est pas la méthode, c'est le sérieux. Dès que tu veux industrialiser un sujet, philosophie comprise, et en faire un produit de masse, tu es obligé de l'ultra-simplifier. La massification dégrade tout ce qu'elle touche. Mais n'importe quelle pratique, appliquée avec rigueur, produit des effets réels. Le clivage pertinent n'est pas philosophie contre développement personnel, c'est sérieux contre divertissement.

Au passage, nous avons réglé son compte à un autre cliché de la vidéo : l'idée qu'il faudrait un diplôme d'État en philosophie pour être philosophe. La majorité des grands philosophes de l'histoire n'ont pas fait d'études de philosophie. C'est la même logique restrictive que ceux qui refusent le titre de docteur à qui n'a pas fait de recherche académique. Et nos profs de philo n'étaient ni les gens les plus transformés ni les plus sages que nous connaissions. J'ai eu 8 au bac de philo, la seule note sous la moyenne d'un bac avec mention : voilà ce que l'école avait réussi à faire de la philosophie pour moi.

Il faut aussi être honnête sur un point : Julia de Funès parle à 90 % des gens, et quand tu parles à tout le monde, tu es obligé de généraliser. On ne peut pas tenir des vérités précises sur de trop grands ensembles. C'est exactement pour ça que ce podcast ne s'adresse pas à tout le monde : je préfère choisir à qui je parle et pouvoir être précis, quitte à laisser les autres se débrouiller.

Le piège du divertissement déguisé en apprentissage

C'est peut-être la confession la plus utile de l'épisode. Kader a admis être tombé dans un piège que beaucoup reconnaîtront : consommer des vidéos de développement personnel est très agréable. Un créateur comme Alex Hormozi simplifie tellement les choses que tu as l'impression d'avoir compris, donc de savoir faire. Tu reçois ta dose de dopamine, tu te sens compétent, et tu confonds l'apprentissage avec du divertissement. C'est pour cela qu'il classe désormais la consommation de contenu de développement personnel dans la catégorie divertissement, ni plus ni moins.

Tim Ferriss a d'ailleurs une image juste sur ce point précis : c'est comme quelqu'un qui s'entraîne au foot tout seul pendant des mois, tirs, contrôles, jongles, et qui se croit très fort. Le jour où il rejoint une équipe, il découvre que c'est un autre sport. La vie est pareille : tu peux avoir tout réglé en toi, si tu ne te confrontes pas aux autres, tu ne sais rien.

Car c'est l'un des pièges les plus profonds du développement personnel : il te dit de rester chez toi, concentré sur ta personne, à te transformer en vase clos. Or pour trouver sa voie, savoir qui tu es et te développer, tu as besoin des autres, tu as besoin de te confronter en temps réel, tu es obligé de rentrer dans l'arène. Tu as besoin de savoir quand tu es un connard. Tu as besoin de savoir quand tu es faible. Tu penses être fort, mais si tu ne testes jamais ta force, tu n'en sais rien. C'est l'antifragilité de Nassim Nicholas Taleb : sans exposition au stress extérieur, impossible de savoir ce que tu vaux. Dans un vacuum, on est tous parfaits.

Kader a poussé l'honnêteté jusqu'à expliquer pourquoi il n'a ni Instagram ni TikTok sur son téléphone : il sait qu'exposé au flux des transformations spectaculaires et des vies parfaites, même armé de toute sa philosophie, il finit par se sentir nul et par perdre en estime de lui-même. Filtrer ses sources d'information n'est pas un luxe, c'est une condition de la transformation : tu ne peux pas consommer les mêmes informations que tout le monde et espérer des résultats différents.

La leçon de natation

Pour ancrer tout ça, nous sommes revenus sur une image que nous aimons beaucoup : la natation. Tu peux regarder toutes les vidéos de natation du monde, mémoriser toutes les techniques dans tous les sens. Tant que tu n'es pas entré dans l'eau, que tu n'as pas bu la tasse et failli te noyer, tu ne sais pas si tu sais nager. Et il y a plus subtil : même une fois la technique acquise, tu ne sais pas quel nageur tu es. Deux personnes avec exactement la même technique ne seront jamais les mêmes nageurs. Pour performer, progresser et même simplement prendre du plaisir, il faut développer son propre style, et le style ne se découvre que dans la pratique.

Autrement dit : ton identité dépend de ta pratique. On revient toujours à Ago ergo sum.

Questions contre réponses : ce qui distingue vraiment la philosophie

S'il ne fallait retenir qu'une distinction de tout l'échange, ce serait celle-ci. La philosophie est centrée sur l'art de poser les bonnes questions ; le développement personnel a tendance à vouloir donner les bonnes réponses. C'est la maïeutique de Socrate, la base même de la philosophie : faire accoucher les gens de leurs propres vérités par le questionnement, plutôt que de leur livrer des solutions.

Kader en a fait une boucle complète : tu philosophes en te posant des questions, et à mesure que la qualité de tes questions augmente, ta perception du monde change. Arrivé à une certaine compréhension, ton corps veut naturellement mettre tes actions en cohérence avec ta pensée. C'est là que commence la pratique, ce que d'autres refusent d'appeler développement personnel mais qui en est le vrai visage : le côté pratique de la philosophie. Et cette boucle exige de remettre ta propre expérience au centre, en permanence.

Mais il faut le dire sans détour : la plupart des gens ne veulent pas de cette boucle. S'améliorer, se transformer, ça n'intéresse pas la majorité. Beaucoup veulent rester exactement qui ils sont et obtenir des choses différentes sans changer eux-mêmes. C'est précisément pour ça que les formules toutes faites se vendent si bien. La transformation réelle exige de se remettre en question, de se regarder dans la glace, d'affronter ses vrais côtés sombres. Et, comme l'a dit Kader, cette démarche n'est même pas souhaitable pour tout le monde : chercher la vérité, c'est presque de l'anti-philosophie, parce que ça consiste à casser tous les carcans, y compris les siens. Ça ne rend pas forcément heureux. À ce stade, tu ne cherches plus le bonheur, tu cherches la sagesse : savoir reconnaître ce que tu peux changer de ce que tu ne peux pas, et avoir la force de changer ce que tu peux.

Nous avons ouvert une dernière piste, à creuser dans un prochain épisode : ma conviction que chacune de nos qualités a un défaut exactement correspondant, comme les deux faces d'une même pièce. Kader n'est pas convaincu que ce soit aussi simple, il m'a promis d'y réfléchir. La discussion reste ouverte, et c'est exactement le but de cet espace : pas un lieu où l'on distribue des réponses, mais une conversation permanente où chacun repart avec ses questions et va chercher ses propres réponses.

L'exercice avant de partir

Nous avons pris l'habitude de finir par une action concrète, parce que tout ce qui précède ne vaudrait rien sans ça. Celle de Kader : prenez une de vos croyances, sur le développement personnel, sur le fonctionnement du monde, idéalement une croyance sur laquelle vous hésitez encore. Écrivez-la. Puis confrontez-la à votre propre expérience vécue : de ce que vous avez réellement vécu, est-elle toujours valide ? Notez aussi comment vous vivez l'exercice, le confort ou l'inconfort qu'il provoque. C'est le premier pas de toute la démarche dont nous avons parlé : arrêter de consommer des idées, commencer à les tester.

Partagez votre croyance en commentaire sous la vidéo : je m'engage à répondre, et Kader s'engage à lire (c'est déjà un engagement pour lui).

L'épisode complet est disponible sur la chaîne YouTube. Pour recevoir les prochaines réflexions en avant-première, abonnez-vous sur moulaye.com.

See you later alligator,

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