J’ai récemment échangé avec Natacha dans son podcast autour de mon parcours avec ANKA, de l’entrepreneuriat technologique en Afrique et de la place que l’intelligence artificielle pourrait prendre dans nos sociétés.

La conversation a commencé comme un retour d’expérience sur les startups. Elle s’est progressivement transformée en une réflexion plus large sur l’action, la performance, le discernement et la place de l’humain dans un monde où la technologie devient chaque jour plus puissante.

L’épisode complet est disponible sur YouTube :

L’idée compte moins que l’engagement

On accorde beaucoup trop d’importance aux idées.

De nombreux aspirants entrepreneurs attendent de trouver une idée exceptionnelle. D’autres refusent de parler de leur projet par peur qu’on le leur vole. Mais une idée n’est ni une entreprise, ni un produit, ni même un avantage compétitif durable.

Une idée n’a de valeur que lorsqu’une personne accepte de s’engager suffisamment longtemps pour la transformer en réalité.

Je n’ai pas eu l’idée initiale d’Afrikrea. Pourtant, j’ai contribué à développer ce projet bien au-delà de ce qui avait été imaginé au départ, jusqu’à construire ANKA, lever 13 millions de dollars et permettre des transactions entre des vendeurs africains et des clients dans le monde entier. Ce qui a créé cette trajectoire n’était pas l’originalité de l’idée, mais notre capacité à exécuter, apprendre, convaincre et continuer malgré les difficultés.

L’entrepreneuriat commence véritablement lorsque l’on sort de sa tête.

Il faut confronter son intuition à des utilisateurs, trouver des clients, attirer des talents, construire une première version et accepter que le réel contredise parfois tout ce que nous avions imaginé.

À mes yeux, un entrepreneur doit développer au moins trois capacités :

  • tenir ses engagements et exécuter ce qu’il annonce ;

  • convaincre des personnes de le rejoindre avant même d’avoir beaucoup de ressources ;

  • apprendre en permanence et modifier rapidement son comportement.

La troisième capacité est probablement la plus importante à l’ère de l’intelligence artificielle.

L’IA facilite la création, pas nécessairement la réussite

Des outils comme Replit, Lovable, Claude ou ChatGPT permettent aujourd’hui de prototyper un produit en quelques heures. Des personnes qui ne savent pas coder peuvent créer des interfaces, automatiser des opérations et tester des idées qui auraient auparavant demandé une équipe technique complète.

C’est une transformation considérable.

Mais cette facilité peut aussi créer une illusion : celle que le produit constitue l’essentiel d’une entreprise.

Le produit n’est que le premier pas.

L’intelligence artificielle peut aider à construire une première version. Elle ne remplace pas automatiquement :

  • la compréhension intime d’un marché ;

  • la sensibilité aux besoins d’un client ;

  • la capacité à créer une marque et à inspirer confiance ;

  • l’architecture nécessaire pour rendre un produit durable ;

  • le recrutement et le management d’une équipe ;

  • la distribution ;

  • la qualité de l’exécution dans la durée.

Lorsque nous avons construit Afrikrea, l’arrivée de Luc, notre troisième cofondateur, a été déterminante. Il n’a pas simplement développé une plateforme. Il a apporté une vision produit, une rigueur technique et une culture de l’expérimentation. Nous testions régulièrement de nouvelles hypothèses et observions leur impact réel sur la croissance.

L’IA permet de tester plus vite. Elle ne garantit pas que nous testerons les bonnes choses.

Elle réduit le coût de la production. Elle ne réduit pas nécessairement le coût des mauvaises décisions.

Elle permet des ascensions beaucoup plus rapides. Elle peut aussi provoquer des chutes tout aussi brutales chez les entreprises qui ne disposent ni d’un avantage durable, ni d’une compréhension profonde de leur marché.

Une startup n’existe que par sa croissance

Une startup n’est pas simplement une petite entreprise avec un site internet et une application.

C’est une organisation qui cherche encore son modèle économique et dont l’existence dépend largement de sa capacité à grandir rapidement.

À nos débuts, Afrikrea est passée d’environ 5 000 euros de transactions mensuelles à près de 60 000 euros en quelques mois. Ce type de progression attire l’attention d’investisseurs bien davantage qu’un discours brillant ou une présentation parfaitement conçue.

Les investisseurs ne financent pas uniquement une vision. Ils financent des preuves que cette vision commence à devenir réelle.

Pour un entrepreneur africain, la question n’est donc pas seulement :

Quelle idée puis-je lancer grâce à l’IA ?

La meilleure question serait plutôt :

Quel problème suis-je capable de comprendre mieux que les autres, et comment puis-je démontrer rapidement que des personnes veulent réellement ma solution ?

L’intelligence artificielle doit servir la confrontation au marché, pas la remplacer.

L’Afrique ne manque pas seulement de moyens

Lorsqu’on parle de technologie en Afrique, le vocabulaire du manque apparaît presque systématiquement :

Nous manquerions de capitaux, de talents, d’infrastructures, de compétences, de clients solvables ou d’ambition.

Certaines de ces difficultés sont réelles. Mais leur répétition permanente produit aussi un complexe d’infériorité qui devient parfois plus limitant que les contraintes elles-mêmes.

En 2016, l’écosystème technologique africain disposait de très peu de capitaux. La situation a depuis considérablement évolué. Davantage de fonds investissent sur le continent, davantage de fondateurs ont acquis de l’expérience et plusieurs entreprises ont démontré qu’elles pouvaient construire des produits capables de dépasser les frontières nationales.

Le problème n’est donc plus uniquement le manque d’argent.

Il faut aussi davantage de bonnes entreprises : des équipes capables d’exécuter, de grandir, d’apprendre et de construire des modèles économiques solides.

Comparer en permanence l’Afrique à la Silicon Valley, à la Chine ou à l’Europe peut être utile pour comprendre certains standards. Cela devient dangereux lorsque la comparaison nous empêche de voir notre propre progression ou nous pousse à copier des modèles sans nous demander s’ils répondent à nos réalités.

L’Afrique n’a pas besoin de reproduire exactement les entreprises occidentales avec quelques années de retard.

Elle doit identifier les problèmes qu’elle comprend mieux que les autres.

Notre distinction viendra des questions que nous choisirons

À mesure que les mêmes outils d’intelligence artificielle deviennent accessibles partout, la différence ne résidera plus seulement dans l’accès à la technologie.

Des entrepreneurs à Abidjan, Nairobi, Paris ou San Francisco pourront utiliser les mêmes modèles, les mêmes assistants et les mêmes plateformes de développement.

L’avantage se déplacera alors vers autre chose :

  • la qualité des questions posées ;

  • la connaissance du terrain ;

  • l’accès à des données spécifiques ;

  • la compréhension des comportements locaux ;

  • la confiance construite auprès des utilisateurs ;

  • la capacité à adapter une technologie globale à une réalité particulière.

L’Afrique ne doit donc pas seulement apprendre à utiliser l’intelligence artificielle.

Elle doit décider quelles questions africaines elle veut lui faire résoudre.

Comment faciliter l’accès au crédit lorsque la majorité de la population ne possède pas d’historique bancaire classique ?

Comment améliorer la mobilité dans des villes où l’adressage, les transports publics et les usages diffèrent profondément des standards occidentaux ?

Comment créer des outils d’éducation capables de comprendre nos langues, nos référentiels et nos contraintes ?

Comment aider les entreprises informelles à devenir plus productives sans leur imposer des systèmes qui ne correspondent pas à leur fonctionnement réel ?

Comment préserver nos cultures et nos connaissances dans des modèles entraînés principalement à partir de contenus produits ailleurs ?

Ce sont ces questions qui peuvent permettre aux entrepreneurs africains de se distinguer.

Pas parce que nous utiliserions une intelligence artificielle différente, mais parce que nous l’appliquerions à des réalités que d’autres comprennent moins bien que nous.

L’IA : un bon serviteur, un mauvais maître

Au cours de la conversation, Natacha a formulé une idée que je trouve particulièrement juste :

L’intelligence artificielle peut être un bon serviteur, mais un mauvais maître.

L’IA peut nous aider à analyser une réunion, synthétiser des informations, produire plus rapidement ou améliorer la qualité d’une décision.

Mais lorsque nous lui abandonnons entièrement notre réflexion, nous risquons de devenir plus productifs sans devenir plus lucides.

Nous pouvons produire davantage de textes sans avoir davantage d’idées.

Prendre plus de décisions sans avoir davantage de discernement.

Créer plus de contenu sans avoir quelque chose de réellement important à dire.

À l’ère de l’intelligence artificielle, je crois que trois dimensions vont devenir essentielles.

La performance

La performance consiste à utiliser la technologie pour faire mieux, plus vite et avec moins de ressources.

C’est la dimension la plus visible de l’IA. Elle est importante, particulièrement pour des entreprises africaines qui doivent souvent accomplir beaucoup avec des moyens limités.

Mais la performance seule ne suffit pas.

La sagesse

Plus les outils deviennent puissants, plus il devient important de savoir ce qu’il convient de faire.

La sagesse est la capacité à décider dans l’incertitude, à distinguer ce qui est possible de ce qui est souhaitable et à penser aux conséquences de nos choix au-delà du résultat immédiat.

L’IA peut produire cent solutions.

Elle ne décide pas nécessairement laquelle mérite d’être poursuivie.

La présence

La présence est notre capacité à être entièrement là : avec un collaborateur, un client, notre famille ou nous-mêmes.

Dans un monde où tout le monde est constamment sollicité, distrait et optimisé, la présence humaine pourrait devenir une forme rare de valeur.

Sur ce point, je pense que l’Afrique conserve encore un avantage culturel. Les relations humaines, les communautés, la proximité et l’oralité occupent encore une place importante dans de nombreuses sociétés africaines.

Il ne faut pas idéaliser cette réalité. Mais il serait dommage de la détruire au nom d’une copie imparfaite de l’hyperproductivité occidentale.

Notre objectif ne devrait pas être de devenir des machines moins efficaces que les machines.

Il devrait être d’utiliser les machines pour approfondir ce qui reste proprement humain.

La technologie ne doit pas nous faire oublier la vie

Une partie de mon propre parcours entrepreneurial a consisté à privilégier l’accomplissement, la croissance et la reconnaissance au détriment d’autres dimensions de ma vie.

J’ai longtemps mesuré ma progression à travers les résultats de mon entreprise. Avec le recul, je comprends mieux le prix humain que cette logique peut parfois imposer.

Après la vente d’ANKA, j’ai ressenti le besoin de ralentir, de réfléchir et de redéfinir la place que je voulais donner au travail, à la famille, à la transmission et à la présence.

Cette réflexion est également importante dans le débat sur l’intelligence artificielle.

La technologie nous promet de gagner du temps. Mais gagner du temps n’a d’intérêt que lorsque nous savons ce que nous voulons en faire.

Produire davantage n’est pas nécessairement vivre davantage.

Être plus efficace n’est pas nécessairement être plus libre.

Et réussir professionnellement ne garantit pas que nous construisons une vie que nous voudrons encore habiter dans dix ou vingt ans.

Faites des choses

Le conseil que j’ai donné à la fin de l’entretien est volontairement simple :

Faites des choses.

Construisez un prototype.

Parlez à un client.

Apprenez à utiliser un outil.

Cherchez un collaborateur.

Publiez votre travail.

Lancez une première expérience imparfaite.

La vie est trop courte pour rester uniquement dans la consommation, l’observation ou la préparation.

L’intelligence artificielle réduit désormais considérablement la distance entre une intention et sa première matérialisation. Cette évolution représente une chance immense pour les créateurs et entrepreneurs africains.

Mais elle ne changera rien pour ceux qui restent immobiles.

Notre avenir ne dépendra pas seulement de notre capacité à adopter les nouveaux outils.

Il dépendra de notre capacité à agir, à apprendre, à choisir nos propres problèmes et à rester suffisamment humains pour savoir pourquoi nous les résolvons.

Regarder l’épisode complet

Dans cette conversation avec Natacha, nous parlons également de mon parcours avec ANKA, des erreurs de recrutement, de la levée de fonds, de la santé mentale, de l’apprentissage, des équipes techniques et des choix qui permettent à une startup de passer de l’idée à la croissance.

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See you later alligator,

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